Une âme haute en couleurs

Rebelle et insoumise

La voix enjouée de Babeth et ses éclats de rire n’ont jamais cessé de résonner dans mes souvenirs. Aux yeux amblyopes de ses proches qui portaient sur elle un regard d’aveugle, Babeth passait pour une excentrique, anticonformiste un peu farfelue. En réalité, l’indicible douleur qui lui consumait le cœur a fait d’elle une incomprise, tantôt provocatrice, tantôt rebelle et insoumise, fuyant les croyances et les dénis de la bien-pensance.

Ce court poème de Jacques Prévert suggère un reflet très évocateur du regard que portait Babeth sur ceux qui jugeaient sa vie, croyant – à tort – la connaître :

LA CÈNE

Ils sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête.

En quittant prématurément le monde des vivants à 49 ans, le 16 septembre 1990, Babeth a laissé des zones d’ombre sur les circonstances exactes de son départ. Le besoin de connaître la cause d'un décès nous sert avant tout à nous soigner de nos angoisses, en scrutant notre état à l'affût du symptôme qui pourra nous emporter. Parmi les maladies susceptibles de conduire l'être humain jusqu'à la mort, il en est une à laquelle on ne pense pas toujours, pour ne pas dire jamais ; je veux parler de l'état amoureux, si bien décrit par le philosophe Rolland Barthes qui lui a consacré un ouvrage volumineux : « Fragment du discours amoureux » (un audio-livre en a été réalisé à partir de quelques extraits, enregistré avec la voix de Fabrice Lucchini)

L’état amoureux est une pathologie que tout un chacun connaît, syndrome facilement reconnaissable par son mélange paradoxal de bonheur et de souffrance, qui, selon le dosage, peut conduire… au paradis... ou en enfer...! et parfois en passant par la case suicide. Or, Babeth était une perpétuelle amoureuse. Sa vie a été totalement gouvernée par ses objets d’amour, depuis son enfance, puis durant son adolescence, et tout au long de sa vie de femme, donnant à chaque grand tournant de son existence une apparence chaotique. Son départ tragique dans le monde des ectoplasmes constitue de fait un aboutissement inéluctable qu’aucun de ses proches ne semble avoir perçu, tant le déni du pathos amoureux entrave les facultés mentales du commun des mortels. (Aux sceptiques, je suggère de relire Rolland Barthes : Fragment du discours amoureux.)

Quand je parle de ses objets d’amour, il faut préciser qu’elle n’en avait jamais un seul à la fois. Tout homme qui posait sur elle un regard digne d’intérêt avait toutes les chances de figurer sur sa liste secrète de prétendants. Tellement secrète, sa liste, que je crois bien faire partie des rares privilégiés à en avoir été tenu informé. Dès avant sa puberté et jusqu’après son second mariage, les porteurs de soutanes exerçaient sur elles une emprise sagement dissimulée à son entourage, mais donnait lieu à des épanchements sans limites lorsqu’elle avait décidé de me mettre dans la confidence. Pour ne rien vous cacher, vers 13/14 ans j’étais si amoureux de Babeth que l’idée d’embrasser une carrière sacerdotale m’a traversé l’esprit dans l’espoir de figurer en tête de liste des élus de son cœur.

Vous l’aurez compris, Babeth l’éternelle amoureuse vivait dans ses fantasmes, sans jamais aboutir au passage à l’acte, si salutaire pourtant aux cœurs et aux corps qui s’unissent. Oui mais, me direz-vous, elle s’est tout de même mariée, et plutôt deux fois qu’une d’ailleurs. OK, vous n’avez pas tort de le rappeler, et je dirais même qu’elle s’est mariée trois fois, si l’on comptabilise son mariage avec Dieu, ou plus exactement son fils, celui que les chrétiens arborent nu sur sa croix. On ne peut pas s’étonner que ces exhibitions ritualisées en happenings dominicaux nourrissent les fantasmes des jeunes filles en âge de tomber amoureuses.

Dans le chapitre consacré à la vie amoureuse de Babeth et à ses mariages (lien), les photos de sa « prise d’habit » chez les Carmélites témoignent de l’irrésistible emprise mystique que ces rituels religieux exercent sur les inconsolables et fragiles vestales. Souvenez-vous, si vous l’avez lu, ce qu’écrivait dans son autobiographie Sainte-Thérèse d’Avila, fondatrice du Carmel : « ... je me sens “pénétrée” par la toute-puissance et l’amour du Seigneur Jésus... mon corps est entièrement habité par son esprit... ». Marayat Bibidh, alias Emmanuelle Arsan, auteure du roman érotique autobiographique “Emmanuelle” s’en serait-elle inspirée ? Non ! je plaisante ! Quoi que...

J’en connais quelques-unes qui n’ont certainement jamais lu cette autobiographie, et sans doute pas non plus le roman d’Emmanuelle Arsan, sinon elles affirmeraient illico que Sainte-Thérèse a été victime de viol par le Seigneur Jésus, comme elles ont affirmé haut et fort que Babeth avait été violée par son grand-père...! Du délire mystique au délire érotique, le court chemin qui les sépare ne connaît pas de frontière !


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