Souvenirs et biographie

La mémoire infidèle

Le récit que nous faisons de notre vécu nous est inspiré par nos souvenirs. La mémoire de soi, comme celle des événements dont nous avons été témoins, commence avant les mots. Le langage nous permet d’en donner un récit partageable avec les autres. Il ne faudrait pas oublier que ce récit n’est jamais celui du réel, mais celui d’une représentation du réel. Platon avait déjà compris ça quand il a écrit son allégorie de la caverne. Ce n’est pas la réalité qui est stockée dans notre mémoire, mais la représentation que nous en avons, créée de toute pièce à partir de l’empreinte que le réel y a déposée. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter le récit rapporté par dix personnes ayant vécu ensemble un même événement ou une même scène : chacun des dix témoins raconte « son » histoire, qui n'est autre que « sa » représentation des faits. On entend dix récits différents d'une seule et même réalité.

Au moment d’écrire une chronique sur l’empreinte que Babeth a laissée dans mes souvenirs, je ne dois pas oublier comment la mémoire fonctionne, comment elle sélectionne, se trompe, et restitue l'histoire. Chez Babeth, si sa mémoire a été capitale dans la construction de sa personnalité, c’est parce qu’au départ de sa vie elle a enregistré des expériences sujettes à perturber une enfant, à l’origine d’émotions troublantes et fondatrices.

À propos du fonctionnement de la mémoire, voir la vidéo de Boris Cyrulnik

Loin de moi l’idée de présenter ici le récit d’une vie en bonne et due forme, comme celui qu’un biographe digne de ce non en publie habituellement pour figer dans le marbre de la postérité un homme ou une femme, jusqu'à le propulser au rang des divinités.

Ma motivation est ailleurs. Je reconnais volontiers que Babeth a profondément marqué mon enfance ; elle représentait pour moi un certain idéal féminin. Je l’avoue ici, durant les années qui transforment le petit garçon en homme, j’étais amoureux de Babeth. Je n’avais d’yeux que pour elle, dans une fascination qui accaparait mes nuits autant que mes journées. Pour cette raison, en plus des inévitables tromperies dont la mémoire est victime comme il a été dit plus haut, mon récit – pas plus que celui d’un autre – ne saurait être objectif en parlant de Babeth. Vous êtes prévenu, pour le cas où vous décideriez de poursuivre malgré tout votre lecture.

Il s'en trouvera sans doute quelques un qui vont me reprendre, là, sur-le-champ, pour me reprocher de parler de moi, plus que de Babeth... Mais en réalité, un auteur qui s’exprime en tant que sujet, quel que soit l’objet de ses propos, peut-il faire autre chose que parler de lui ? En tout cas, tout ce qu’il dit parle de lui… Les psychanalystes sont payés pour savoir ça. L’exercice auquel j’ai décidé de me livrer dans cette chronique emprunte justement ce chemin : ce que dit un amoureux, même s'il discourt sur lui, parle forcément de l’objet de son amour ; comment pourrait-il en être autrement ?

Et à ce propos, Babeth était une perpétuelle amoureuse... Sa vie a été totalement gouvernée par ses objets d’amour, depuis son enfance, puis durant son adolescence, et tout au long de sa vie de femme, donnant à chaque grand tournant de son existence une apparence chaotique. C'est sur ce chemin que je me suis efforcé de la présenter dans ces pages.

Mémoire, souvenir et biographie par Boris Cyrulnik
Conférence « Les Chapiteaux du Livre » à Béziers - 27 septembre 2013

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